Titre

Sur de nombreuses monnaies parthes, un point rond plus ou moins discret, parfois un trait horizontal ou vertical, est visible sur le front ou la tempe du souverain. Ce point apparaît pour la première fois sur l'effigie des tétradrachmes S.45 d'Orodes II, au milieu du front. Les portraits des rois parthes étant encore traités avec beaucoup de réalisme à cette époque, surtout sur les tétradrachmes, ce détail correspond certainement à une véritable lésion sur le visage du nouveau roi. Il n'est pas question ici de chercher à établir la nature de cette anomalie, laissons cela aux spécialistes. Retenons malgré tout de leurs observations que de telles lésions ont un caractère héréditaire. Il est donc concevable que Phraates IV, comme son père Orodes II, ait pu en souffrir, et même d'autres membres de la dynastie arsacide après lui. Toutefois, que tous ceux qui ont fait figurer ce nodule sur leur effigie en aient été affligés, c'est possible mais on peut en douter. Si on s'en tient strictement au monnayage, cette lésion serait apparue presque systématiquement au même emplacement pour chacun d'eux, ce qui n'est guère vraisemblable. Il faut donc plutôt envisager une dimension politique dans la reconduction de cette "verrue" sur les monnaies d'une demi-douzaine de souverains parthes, sur une période de plus d'un siècle. Afficher ostensiblement la même singularité qu'Orodes II et Phraates IV est le moyen pour eux d'affirmer leur appartenance à la lignée arsacide et donc leur légitimité à exercer le pouvoir.
Les auteurs qui se sont intéressés à cet aspect du monnayage parthe sont très divisés, de ceux qui considèrent que les points ou traits représentés sont nécessairement des lésions physiques, à ceux qui les interprètent uniquement comme des symboles d'appartenance à une dynastie. Don Todman, dans son article de 2008, fait la part des choses : « Il est peu probable que la représentation soit purement symbolique, mais elle peut avoir servi de caractéristique d'identification au sein de cette dynastie héréditaire »1.

L'article de 1966 de G.D. Hart 2

L'auteur de cet article tente d'établir la liste des rois parthes (ses attributions sont celles de Wroth) dont les portraits monétaires présentent des nodules, et s'applique à donner une explication médicale à ce phénomène. Malheureusement, par manque de matériel numismatique suffisant, et surtout du fait de la mauvaise qualité des photos du British Museum de l'époque qui ont servi de base à son étude, son bilan des souverains et des types monétaires concernés est lacunaire et en grande partie erroné. Aujourd'hui, l'amélioration considérable de la qualité des images, notamment de celles du British Museum, ainsi que l'accès à un matériel numismatique beaucoup plus étendu, obligent à réviser son inventaire.

27.2 45.3 63.2 79.3
[a] [b] [c] [d]

Fig. 2 de l'article de G.D. Hart : La monnaie en cause est la drachme 1924,0509.4 du British Museum [a]. Ce qui a été vu comme un nodule sous l'oeil de Mithradates II est en fait une concrétion, qui a adhéré d'autant mieux à la monnaie qu'elle se trouve dans un creux. Cette drachme est d'ailleurs parsemée d'autres concrétions, comme celle visible contre le grènetis à gauche. Sur plus de 2000 drachmes de Mithradates II de la base de données de parthika, l'effigie ne montre jamais le moindre nodule, et on peut exclure totalement que la "verrue" arsacide soit apparue sur une monnaie de ce souverain.

Fig. 4 de l'article : Il s'agit du tétradrachme 1901,0502.3 du British Museum. Sur la photo de l'époque on remarque sur la partie gauche de la monnaie de très importantes concrétions. La photo actuelle de ce même tétradrachme [b] montre que ces concrétions ont été nettoyées depuis, et que ce qui pouvait passer pour un gros nodule près du canthus interne de l'œil gauche a disparu.

Fig. 6 de l'article : La photo récente de ce tétradrachme S.63 d'Artaban III (1894,0506.2162 du British Museum) [c], de bien meilleure qualité que celle de 1966, ne montre pas de nodule au milieu du front. Aucune des drachmes ni aucun des tétradrachmes d'Artaban III ne présente d'ailleurs cette particularité.

Fig. 10 de l'article : Là encore, l'auteur de l'article a sans doute été induit en erreur par l'ancienne photo du tétradrachme 1900,0405.63 de Vologèses III. Il n'y a pas de nodule sur la tempe du roi, mais une boucle en forme de crochet,[d] comme sur tous les autres tétradrachmes du type S.79.

Fig. 11 de l'article : Sur l'image actuelle de ce tétradrachme de Vologèses V on voit que les points qui pouvaient passer sur l'ancienne photo pour des nodules frontaux bilatéraux font en réalité partie de la chevelure. Deux autres exemplaires de ce très rare tétradradrachme, en excellent état de conservation, permettent de confirmer que l'effigie y est exempte d'excroissances anormales.

En résumé, il est facile de prouver avec les éléments à notre disposition actuellement que ce qui a été interprété dans cet article comme des nodules sur des monnaies de Mithradates II, Artaban III, Vologèses III et Vologèses V n'en sont pas.

La mèche de cheveux de Wroth3

Wroth, après avoir défini la "verrue" sur le front ou la tempe comme une caractéristique dynastique, observe, mais sans s'y attarder : « Dans le cas de Gotarzes, une mèche de cheveux semble prendre la place de la verrue qui caractérise son rival Vardanes I ».
Hart va plus loin en affirmant : « Gotarzes (40/41-50), a une mèche de cheveux bien visible sur la partie gauche du front, une méthode utilisée aujourd'hui par les esthéticiennes pour cacher les lésions faciales ».
La liste des rois parthes concernés pourrait s'allonger notablement si on acceptait l'idée que les graveurs ont à l'occasion utilisé cet artifice pour cacher une lésion disgracieuse ! On notera au passage qu'il n'y a aucune mèche de cheveux sur les tétradrachmes S.68 et S.70 de Vologèses Ier susceptible de masquer une lésion sur la tempe, alors que ses drachmes affichent toutes un point ou un trait vertical sur le front.


Nodules sur le front ou la tempe

T1 T2 T3 T4
[1] [2] [3] [4]

[1]   Avant Orodes II, la "verrue dynastique" ne figure sur aucune monnaie parthe • (Arsaces XVI - Tétradrachme S.30.7)

[2]   Une petite excroissance, souvent très discrète, apparaît au milieu du front • (Orodes II - Tétradrachme S.45.3)

[3]   La "verrue" devient bien visible • (Orodes II - Tétradrachme S.48.1)

[4]   La "verrue" se situe désormais sur la tempe • (Phraates IV - Tétradrachme S.51.4)


D5 D6 D7 D8 D9
[5] [6] [7] [8] [9]

[5]   Petit trait horizontal, à peine marqué, au-dessus du sourcil gauche • (Vardanes Ier - Drachme S.64.31)

[6]   Petit trait horizontal, pas toujours visible, au-dessus du sourcil gauche • (Gotarzes II - Drachme S.65.33)

[7]   Petit trait vertical, au-dessus du sourcil gauche • (Meherdates - Drachme S.67.1)

[8]   Petit trait vertical, au-dessus du sourcil gauche • (Vologèses Ier - Drachme S.71.1)

[9]   Point rond, au-dessus du sourcil gauche • (Vologèses Ier - Drachme S.71.3)


Nodules ailleurs que sur le front ou la tempe

Sur les portraits royaux, la "verrue dynastique", réelle ou symbolique, se cantonne le plus souvent entre le milieu du front et la tempe. Néanmoins, sur certaines drachmes la narine du roi semble exagérément proéminente. Cette particularité, exceptionnelle sur les drachmes de Mithradates IV frappées à Mithradatkart, devient plus fréquente sur les drachmes de Mithradatkat et de Nisa sous Orodes II, tout en restant limitée à certains exemplaires. La volonté délibérée du graveur de représenter un nodule n'est pas flagrante, on peut tout aussi bien mettre en cause ses aptitudes artistiques.
Au cours du règne suivant, sur de rares spécimens S.54.12 émis à Nisa pour Phraates IV, en plus du nodule qui occupe le front habituellement un second nodule est clairement visible sur le nez. Mais quelles conclusions en tirer, dans la mesure où cela ne concerne que le type 54.12, et seulement quelques coins d'avers de ce type ?
Plus tard encore, sur les tétradrachmes S.68 émis pour Vologèses Ier durant les premiers mois de son règne, le graveur a placé un nodule entre la narine et la lèvre supérieure. Le fait que ce nodule ne soit pas situé au même endroit sur les drachmes et les tétradrachmes d'un même souverain renforce la conviction qu'il ne s'agit plus à ce stade d'une anomalie physique, mais bien d'un attribut symbolique, d'une affirmation d'appartenance à une dynastie. Peut-être que le magistrat responsable de l'atelier de Séleucie a voulu souligner la légitimité de Vologèses lors de son accession au trône, et par là même son allégeance au nouveau souverain, puis qu'il n'a pas jugé utile par la suite de reconduire ce message.

10 11 12 13
[10] [11] [12] [13]

[10]   Mithradates IV - Drachme S.40.3, Mithradatkart

[11]   Orodes II - Drachme S.46.12, Mithradatkart

[12]   Phraates IV - Drachme S.54.12, Nisa

[13]   Volgèses Ier - Tétradrachme S.68.1/3, Séleucie


Récapitulatif

Tableau

* Le cas des tétradrachmes S.55 est détaillé ici.

Le tableau ci-dessus met en évidence des divergences entres les tétradrachmes et les drachmes de certains souverains.
Sur les tétradrachmes d'Orodes II, le point sur le front apparaît progressivement dès le type S.45, ce qui correspond probablement à la formation réelle d'un nodule, d'une lésion, sur le visage du roi. Il faut attendre le type S.47 pour le trouver sur une partie des drachmes, avant qu'il soit généralisé sur le type S.48. Le fait que les ateliers du plateau iranien et de l'est de l'empire aient mis un certain temps à intégrer cette altération du portrait royal est peut-être dans l'ordre des choses et ne devrait pas poser question outre mesure. Les monnaies de Phraates IV affichent à quelques exceptions près ce signe distinctif, quel que soit le type, l'atelier, ou la dénomination. Ce semblant de concordance s'achève avec Phraataces, le point étant visible sur une partie de ses tétradrachmes, mais pas sur ses drachmes (à part sur quelques unes de Nisa). La divergence entre les dénominations devient plus problématique encore à partir de Gotarzes II : jamais de point sur ses tétradrachmes, tandis qu'un trait horizontal figure au-dessus du sourcil sur l'ensemble de ses drachmes. Tout aussi déroutant, on a vu que seuls les tétradrachmes des premiers mois du règne de Vologèses Ier exhibent un point au-dessus de la lèvre supérieure, alors que la totalité de ses drachmes ont un point rond ou un trait vertical sur le front. Quant au monnayage de Vardanes II, à l'inverse de celui de Gotarzes II, le point est en bonne place sur tous les tétradrachmes, mais sur aucune de ses drachmes.

Que ce point ou trait corresponde à une lésion physique, qu'il n'ait jamais eu qu'un rôle symbolique, ou encore qu'une véritable lésion ait pu servir ensuite de signe d'appartenance dynastique, aucune de ces propositions ne permet d'expliquer de façon complètement satisfaisante les divergences exposées ci-dessus.


Addendum 2020 : "verrue dynastique" et marques de contrôle

Dans un article récent4, Fabrizio Sinisi s'intéresse aux marques faciales présentes sur le front ou la tempe des souverains parthes, à la manière dont elles apparaissent sur le monnayage, et à comment elles ont été appréhendées par les différents auteurs, notamment Wroth, Hart, Invernizzi, B. Simonetta, Sellwood et de Callataÿ. Il développe ensuite une argumentation qui se démarque sensiblement des interprétations antérieures en attribuant aux points visibles sur le visage des rois parthes, du moins pour une part, le rôle de marques de contrôle de l'atelier.

Mais au cours de quels règnes et pour quelles émissions ces marques faciales auraient-elles servi de marques de contrôle ? Reprenons méthodiquement ce qui est résumé dans le tableau précédent.

Les tétradrachmes :
- Orodes II : des marques de contrôle (monogrammes, points, croissants, caractères) sont bien utilisées, mais elles se cantonnent au revers.
- Phraates IV : Le point sur le front à l'avers étant présent sur la totalité des tétradrachmes de Phraates IV, à l'exception des tout premiers frappés en 37 av. J.-C. et d'une partie des tétradrachmes S.55, il n'y a guère de chance qu'il ait été utilisé comme marque de contrôle. Ces dernières sont au revers, sous forme de caractères, croissants, points, dont l'emplacement varie.
- Phraataces : on retrouve au revers caractères, points, croissants, comme sur les tétradrachmes de Phraates IV.
- Vardanes Ier : le point, invariablement sur la tempe du roi, sur tous ses tétradrachmes, ne peut bien entendu pas être une marque de contrôle.
- Gotarzes II : pas de point.
- Vologèses Ier : seuls les tétradrachmes S.68 frappés durant les premiers mois du règne affichent un point ; une interprétation en est proposée plus haut. Au revers, que ce soit sur les grands modules S.68 ou S.70, il semble que l'emploi des marques de contrôle a été abandonné.
- Vardanes II : Le point sur la tempe est immuable et il se confirme au revers que l'usage des marques de contrôle n'est plus de mise.
- Vologèses II : aucun signe distinctif, ni à l'avers ni au revers.

MC1 MC2 MC3 MC4 MC5 MC6
Quelques marques de contrôle sur des tétradrachmes d'Orodes II, Phraates IV et Phraataces

Les drachmes :
- Orodes II : à l'avers, on observe une progression évidente d'un type vers le suivant : aucun signe (S.45), puis un croissant (S.46), ensuite un croissant et une étoile (S.47), et pour finir deux étoiles et un croissant (S.48). On peut sans risque y voir des marques de contrôle. Le point sur le front qui apparaît sur une partie des drachmes S.47, puis sur toutes celles du type S.48, n'apporte aucune information supplémentaire à cette séquence.
- Phraates IV : le point figure sur la totalité des drachmes, ce qui le discrédite d'office comme marque de contrôle de l'atelier. Mais comme pour Orodes II on a une séquence chronologique indéniable à l'avers : une victoire (S.50), aucun signe (S.51), un aigle (S.52), une étoile et un aigle (S.53), une étoile, un croisant et un aigle, puis un croissant et un aigle (S.54). On trouve aussi d'autres symboles variés qui peuvent avoir servi de marque de contrôle, au revers des drachmes derrière l'archer, principalement sur les émissions de Mithradatkart.
- Phraataces : on ne trouve un point sur le visage du roi que sur une poignée de drachmes S.56.14 frappées à Nisa. Différentes marques de contrôle peuvent être vues derrière l'archer, au fil des nombreuses séries émises par Mithradatkart.
- Vardanes Ier : un petit trait horizontal au-dessus du sourcil, difficile à percevoir en cas d'usure de la monnaie, est présent sur toutes les drachmes S.64.
- Gotarzes II : un trait horizontal, parfois aussi peu visible, figure sur toutes les drachmes S.65 et S.66.
- Vologèses Ier : point ou trait vertical, selon le graveur, au-dessus du sourcil, sur toutes les drachmes S.70 et S.71. Là encore il ne peut pas être question de marques de contrôle de l'atelier.
- Vardanes II : ni trait ni point.
- Vologèses II : ni trait ni point.

MC7 MC8 MC9 MC10 MC11 MC12
Quelques marques de contrôle sur des drachmes de Phraates IV et Phraataces

Ce bilan parle de lui-même, les possibilités que ces marques faciales soient des marques de contrôle sont infimes. Nous n'avons pas fini de nous interroger sur la logique de leur présence ou non sur ce monnayage, qui une fois encore garde une bonne part de ses secrets.


1 D. Todman (2008). Warts and the Kings of Parthia: An Ancient Representation of Hereditary Neurofibromatosis Depicted in Coins. In: Journal of the history of the neurosciences. Vol.17-2, pp.141-146.
2 G.D. Hart (1966). Trichoepithelioma and the Kings of Ancient Parthia. In: Canadian Medical Association Journal. Vol.94, pp.547-549.
3 W. Wroth (1903). Catalogue of the coins of Parthia.
4 F. Sinisi (2018). Facial marks on Parthian coins: a sign of skin disease? In: Numismatische Zeitschrift. Vol.124, pp.117-140.


Haut de page Plan du site            Page d'accueil